Juil 012013
 

construction-strike-300x168Le 17 juin 2013 a été déclenchée une grève générale illimitée des 175 000 ouvrières et ouvriers de la construction au Québec. Pareil débrayage ne s’était pas produit depuis 1986.

C’est l’intransigeance patronale qui a forcé les travailleuses et les travailleurs à recourir à la grève. Les négociations piétinaient depuis des mois. Les patrons de l’industrie de la construction, regroupés dans l’Association de la construction du Québec (ACQ), non seulement rejetaient catégoriquement les revendications syndicales mais voulaient imposer une hausse salariale inférieure à l’inflation, soit 1%, tandis que les syndicats réclamaient des augmentations de salaire de 3,0 % la première année, et de 2,75 % pour les deux années suivantes (8,5% sur 3 ans).

Les négociations collectives dans la construction au Québec ont un encadrement légal particulier. La loi divise l’industrie en quatre secteurs (industriel, institutionnel et commercial, résidentiel, génie civil et voirie) qui ont chacun leur propre convention collective. La loi prévoit un certain nombre de clauses communes, tel que la reconnaissance et la représentation syndicale, la procédure de règlements de griefs, l’arbitrage, les régimes de retraite et d’assurance, etc., et d’autres aspects qui sont sectoriels. La négociation se réalise à l’échelle provinciale et les conditions de travail convenues entre les parties sont applicables à l’ensemble de l’industrie dans toute la province.

Outre les reculs salariaux, les patrons voulaient aussi imposer des reculs très importants dans les conditions de travail et ciblaient en particulier deux secteurs, soit le secteur industriel et le secteur institutionnel et commercial. Dans les deux cas, les patrons ambitionnent de réduire la rémunération pour les heures supplémentaires de taux double à taux et demi, d’élargir à 13,5 heures la plage horaire de travail durant laquelle les ouvrières et ouvriers doivent être disponibles au travail, soit de 5h30 am à 7h pm, d’imposer la récupération des heures d’intempéries le samedi à taux simple ainsi qu’une mobilité accrue de la main-d’oeuvre à travers la province.

L’intransigeance patronale était manifeste depuis le début des négociations puisque dès le mois de janvier 2013, les associations patronales réclamaient une loi spéciale. Au début de juin, le président du Conseil du patronat, alarmiste, déclarait en conférence de presse qu’une hausse de salaires aurait des conséquences graves sur l’économie.Selon lui, les travailleurs de la construction ne devaient « pas viser l’enrichissement par le biais des augmentations salariales, mais bien par une augmentation du nombre d’heures travaillées, un objectif qui sera inatteignable si leurs conditions se traduisent par une baisse des investissements ».

La bonne réponse : l’unité dans la lutte!

La seule bonne façon de faire face à pareille attaque, c’est l’unité dans l’action. Malgré les divergences et le maraudage qui avaient précédé les négociations, les organisations syndicales, la FTQ-Construction, le Conseil provincial (International), le Syndicat québécois de la construction (SQC), la CSD Construction et la CSN-Construction, se regroupées et pour livrer bataille, ont formé un front commun nommé « l’Alliance syndicale ».
Une grève impliquant un aussi grand nombre d’ouvrières et d’ouvriers a bien sûr un impact économique considérable. Les médias l’ont d’ailleurs souligné abondamment, notamment qu’elle affectait 14% du PIB du Québec et avait des effets collatéraux.La Banque du Canada a même déclaré que l’effet de la grève sur l’économie était presque similaire aux inondations dans la région de Calgary et qu’elle allait freiner la croissance de l’économie canadienne de 0,6%. Son impact économique, comme si une grève ne devait pas en avoir, aura été un argument de poids pour justifier la menace d’une loi spéciale. Le président du Conseil du patronat du Québec a écrit à la première ministre Marois : « Nous estimons en effet que dans l’intérêt de l’économie du Québec et de l’ensemble des Québécois, les élus doivent dès maintenant discuter de l’adoption d’une loi spéciale. »

Le gouvernement péquiste a d’abord refusé de se plier aux demandes de l’opposition, le Parti libéral (PLQ) et la Coalition Avenir Québec (CAQ), qui réclamaient l’adoption immédiate d’une loi spéciale qui aurait cassé la grève et décrété les conditions de travail. Mais tout en prétendant vouloir laisser la chance à la négociation, il laissait clairement entendre qu’il ne laisserait pas aller les choses très longtemps.

Après une première semaine de grève, une entente de principe est survenue le 24 juin dans le secteur de la voirie et du génie civil pour 41 000 travailleuses et travailleurs. Selon le communiqué de l’Alliance syndicale, l’entente prévoit des augmentations salariales de 2,0 % à la signature, de 2,1 % en 2014, 2,2 % en 2015 et 2,3 % en 2016, pour un total de 8,6% sur quatre ans. Elle prévoit aussi des augmentations sur les frais de transport et diverses primes. La question de la mobilité de la main-d’oeuvre a également été réglée. Cependant, les travailleuses et les travailleurs devaient rentrés au travail dès le lendemain avant d’avoir ratifié l’entente et sans qu’il y ait règlement dans tous les secteurs.

Au même moment, la première ministre annonçait la nomination d’un médiateur tout en disant que la grève ne serait pas tolérée au-delà d’une autre semaine : « C’est sûr qu’après une dizaine de jours de grève – de jours ouvrables, on s’entend -, c’est absolument le dernier délai à ne pas dépasser » a-t-elle déclaré.

De leurs côté, les partis d’opposition, le PLQ et la CAQ, dénonçait le gouvernement de tarder à adopter la loi spéciale. Se joignait à eux le Conseil du patronat qui invoquait les coûts de la grève pour réclamer l’imposition d’une loi spéciale qui tienne compte de la « capacité de payer » des entrepreneurs.

Le lendemain, 25 juin, est survenu un autre règlement cette fois-ci dans le secteur résidentiel dont les termes n’allaient cependant pas être rendus publics avant que les travailleuses et les travailleurs ne puissent se prononcer. C’était 57 000 autres travailleuses et travailleurs cessaient la grève dès le lendemain, laissant seuls les 77 000 des secteurs institutionnel, commercial et industriel, où les patrons étaient fortement en demande et où les négociations étaient complètement bloquées.

Assurés de l’adoption d’une loi spéciale à la fin de la semaine, les patrons sont évidemment restés sur leurs positions. Comme ils le souhaitaient, le 30 juin, le gouvernement adoptait la loi spéciale.

Le projet de loi déposé au départ par le PQ, qui rappelons-le est minoritaire, majorait les salaires de 8,6 % pour quatre ans, comme l’entente négociée dans le secteur de la voirie et du génie civil, et reconduisait la convention collective des 77 000 travailleuses et travailleurs encore en grève aussi pour une période de quatre ans. Mais le PLQ et la CAQ considérait que le gouvernement péquiste avantageait ainsi les syndicats. Eux voulaient au départ annuler la hausse salariale pour la remplacer par une simple indexation.

Finalement, après de laborieuses et difficiles tractations, les partis d’opposition s’entendaient avec le gouvernement pour n’adopter qu’une hausse de salaire de 2% et ne reconduire le statu quo des conditions de travail que pour un an seulement. La loi spéciale forçait le retour au travail sous peine de lourdes sanctions dès le lendemain. Seuls les deux députés de Québec Solidaire se sont opposés à l’adoption de la loi spéciale.

Le PLQ et la CAQ ont refusé de maintenir le statu quo des conditions de travail pendant une période aussi longue que quatre ans, soi-disant pour «inciter les syndicats à négocier», selon ce qu’a déclaré le chef du PLQ, Couillard. En réalité, leur but est de laisser une autre chance aux patrons de pouvoir à nouveau d’imposer les reculs majeurs qu’ils souhaitent dans les conditions de travail. La bataille risque donc de reprendre de plus belle d’ici un an.

Après l’adoption de la loi spéciale, les syndicats ont témoigné de leur déception : « Ce sont nos droits fondamentaux qui sont bafoués par cette loi spéciale adoptée la nuit dernière par l’Assemblée nationale. Tout en respectant la loi, nous continuerons à la dénoncer », a déclaré Yves Ouellet, porte-parole de l’Alliance syndicale. Le Conseil du patronat a quant à lui fait part de sa satisfaction et de son grand soulagement.

L’unité des travailleuses et des travailleurs qui a permis de faire reculer les patrons dans deux secteurs sera nécessaire pour faire reculer le patronat dans les deux autres.